La ville de Churchill en 2010

Ville de Churchill, Manitoba, en 1984 (cliché J. Guiot)

Dans les années 80 (en 1984 exactement), j’ai eu l’occasion de visiter une « ville » assez étonnante, Churchill au nord de la province du Manitoba, sur la Baie d’Hudson au Canada. On y rencontre à la fois des Canadiens descendants des colons, des amérindiens et des inuits.

La ville a connu des hauts et des bas économiques initialement dûs au commerce puis aux militaires. C’est une ville typiquement nord américaine avec des maisons en bois assez dispersées.

 

Répartition des biomes au Canada et situation de la ville de Churchill, Manitoba

 

La carte montre que Churchill est située dans la langue de toundra (en bleu), la plus au sud de l’ouest canadien. Bien que située à une latitude comparable à celle de villes européennes comme Stockholm, le climat y est bien plus froid. La Baie d’Hudson refroidit les zones côtières par rapport à l’intérieur des terres. On dit que la zone est un écotone, transition entre la toundra et la forêt boréale (taïga). En janvier, la température moyenne à cette époque était de -26°C, mais avec une grande variabilité (des pointes négatives allant jusque -45°C et des pointes positives dépassant 0°C). En juillet, la température moyenne était de 13°C mais il n’était pas rare d’avoir des nuits de gels et des après-midis avec des températures au-delà de 30°C. Les quelques arbres qui ont réussi à s’implanter sont l’épinette noire. Les scientifiques se sont cassés les neurones pour expliquer le fonctionnement de cette espèce. J’ai même entendu l’un d’eux dire qu’elle est la preuve de la non-existence de Dieu, tellement elle défie la logique la plus élémentaire. Alors qu’elle vivote dans un climat très froid, son souci principal est d’avoir assez d’eau en hiver, du moins c’est ce que l’analyse dendroclimatique suggère. Mais ce collègue est un modélisateur qui aime bien faire rentrer les choses dans des cases pré-établies et l’épinette ne veut pas y rentrer !

 

Toundra forestière aux alentours de Churchill, Manitoba (cliché J. Guiot)

Aurore boréale dans la région de Churchill (cliché J. Guiot)

En 1984, nous avons effectué une mission de terrain pour étudier l’écologie de la région (forêts, oiseaux, et autres faunes).
Churchill est surnommée « capitale mondiale de l’ours polaire » en raison du grand nombre d’ours polaires qui s’y aventurent à l’automne. Ces derniers constituent un des piliers de l’industrie touristique de la région, même si visiter les ours polaires n’est pas exempt de dangers. Les habitants de la ville ont même pour habitude de laisser les voitures déverrouillées, pour servir de refuges aux piétons malchanceux. En été, les ours poussés par la fin s’aventurent au centre ville pour y chercher la nourriture dont le réchauffement climatique les privent. Une autre attraction est l’observation des bélugas qui remontent la rivière en juin et juillet. On peut y observer également des aurores boréales quand les conditions sont favorables et qu’une forte activité solaire se combine avec des nuits noires.

Gare de Churchill

Les chercheurs descendent du train

 

Campement et véhicule tout terrain

Des écologues faisant une pause lunch pendant leur campagne de terrain

Notre mode de déplacement depuis Churchill était le train qu’il a fallu arrêter en pleine voie pour atteindre le campement militaire désaffecté. Camping assuré pendant tout l’été !
En 1942, la United States Air Force installa une base nommée Fort Churchill à 8 km à l’est de la ville. Elle a été fermée dans les années 1960. Depuis qu’elle est désaffectée, elle est régulièrement visitée par des chercheurs spécialistes de la faune et de la flore arctique, également des géologues qui étudient le bouclier canadien. J’ai eu l’occasion d’accompagner des spécialistes de la forêt boréale sur ce site. Pour y accéder, il a suffi de prendre de train qui relie Churchill à Winnipeg et de demander au chef de train de s’arrêter en pleine nature au point le plus proche de la base. Là, des collègues nous attendaient avec un véhicule tout terrain capable de rouler sur les zones très humides de pergélisols. Pour le retour, il a suffi d’attendre le train au même endroit et d’envoyer une fusée de détresse à son approche. Il est tenu de s’arrêter car dans cette région, on peut pratiquer le « train-stop ». On paie sa place quand on est installé dans le train.

Cette ville s’est développée grâce à sa position sur la Baie d’Hudson à l’embouchure de la rivière Churchill. Les premiers colons se sont installés au début du 18e siècle pour le commerce de fourrures avec les indiens. Ce poste a permis à la Compagnie de la Baie d’Hudson d’aller chercher ces fourrures et de les rapatrier en Angleterre. Le premier fort en bois a été remplacé par un fort en pierre en 1741, lui-même rasé en 1782 et reconstruit par les Français au début du 19e siècle. Il en reste des vestiges en assez bonne forme.

 

Vestiges du Fort Churchill en 1984 (cliché J. Guiot)

 

Les voyages réguliers des bateaux de la Compagnie de la Baie d’Hudson ont permis d’obtenir des informations précieuses sur les variations climatiques. En effet les employés de la compagnie ont consignés année après année les dates d’embâcle et de débacle des glaces à l’embouchure de la rivière Churchill. Les premières données remontent à 1718 (Voir section sur le passé).

 

Bateau de commerce russe sur la Baie d’Hudson (cliché J. Guiot)

 

Le déclin du commerce de la fourrure entraîna le déclin de Churchill. Il faudra attendre l’essor de l’agriculture dans les grandes plaines de l’ouest canadien et la construction de la ligne de chemin de fer Winnipeg-Churchill (terminée en 1927) pour faire revivre ce port. Les convois de grains produits dans les grandes plaines du centre du Canada, au Manitoba, au Saskatchewan et en Alberta, circulaient depuis le lieu de production jusqu’au lieu d’embarquement. Les bateaux ont troqué les fourrures contre du blé qui est envoyé, non plus en Angleterre, mais à divers endroits d’Amérique du Nord. Depuis les années 2000, à cause du réchauffement climatique, le passage du nord-ouest restait ouvert en été jusqu’à 2-3 mois augmentant la rentabilité du port. Néanmoins au printemps 2017, de fortes inondations ont détérioré la ligne de chemin de fer qui a du être fermée plusieurs années. Même si on est pas certain que ces inondations étaient directement liées au réchauffement du climat, elles illustrent bien que ce qui est gagné d’un côté (ouverture plus longue du passage du Nord-Ouest) peut être perdu rapidement de l’autre à cause de la plus grande fréquence des événements extrêmes.

 

Les régions arctiques au début du 21e siècle
Les indications du réchauffement sont anciennes (fin du 20e siècle) et sont similaires sur toutes les régions arctiques. Ainsi, le couvert de neige s’est réduit d’année en année. En mai 2013, l’extension du couvert neigeux a été le plus faible sur la série d’observations disponibles. En fait il s’agissait plus d’une fonte rapide au printemps qu’un déficit d’accumulation en hiver. Il en est de même pour l’extension de la glace de mer dans l’océan Arctique. Chaque année était un nouveau record. Ainsi l’extension minimale de la glace en septembre 2017 était de 4.64 millions de km2, soit 25% de moins que l’extension moyenne de la période 1981-2010 et l’extension maximale en mars 2017 (14.42 millions de km2) était de 8% inférieure à la moyenne 1981-2010 (Figure 1). On observait un réchauffement de la surface de la mer allant jusque +4°C au mois d’août 2017, ce qui contribuait au retard de l’embâcle.

Sur les continents vus des satellites, le verdissement de la toundra est un indice d’augmentation de la biomasse. Ce verdissement augmente depuis le début des mesures en 1982 de 10% sur 35 ans (Voir). Cette tendance est propice aux feux de forêt. On considère comme normale en Alaska que des surfaces totales de 400 000 hectares puissent être brulées chaque année. Il en est de même au Canada. Entre 1980 et 2003, on a dépassé cette valeur 5 fois et la valeur d’un million d’hectare a été dépassée une seule fois (en 1990). Depuis 2004, ce seuil a été dépassé 4 fois et le seuil de 2 millions d’hectares a été dépassé en 2004 et 2015 (Voir). La calotte de glace du Groenland a perdu une masse de 4000 Gt entre 2002 et 2016.

 

Figure 1. Extension moyenne mensuelle de la glace de mer sur l’Océan Arctique en mars 2017 et en septembre 2017. La ligne mauve indique la médiane de la période 1981-2010. Source

 

Vous prendrez bien un petit glaçon pour votre pastis ?