En cette année 2033, Churchill, qui n’était déjà pas accessible par route, n’est plus accessible par le train. Il ne reste que l’avion ou le bateau. Après les inondations du début du 21esiècle, la fonte partielle du pergélisol de surface a rendu la ligne de chemin de fer impraticable. Si la température moyenne du globe s’est élevée de 0.8°C depuis la fin du 20esiècle (par rapport à 1970-2000), elle s’est élevée de près de 3°C dans la région de Churchill[1]. La figure 1  montre les projections pour le 21esiècle dans la région de Churchill publiées en 2015. On prévoyait alors une fourchette de -6 à -2.5°C (en valeurs absolues) alors que la moyenne 1970-2000 était de -6.5°C (soit une augmentation de l’ordre de 2°C). Les modèles ne marchaient pas si mal. Ce sont les hivers qui se sont le plus réchauffés (+5°C), les étés restant relativement frais avec un réchauffement modeste de +1.5°C. Si on va encore plus au nord, dans les îles arctiques, le réchauffement annuel est le double (+6°C)[2]. Ces valeurs sont assez proches de celles du dernier interglaciaire (voir le passé), mais les changements actuels surviennent avec une vitesse de 5 à 10 fois supérieure à ceux du passé.

Figure 1. Simulation par 12 modèles climatiques de CMIP5 de la température annuelle de la région de Churchill (Source): en gris la période de référence (1950-2005) et en jaune les projections basée sur le scénario « bas carbone » RCP4.5 ; les bandes de couleur représentent la dispersion entre les 12 modèles ; calculs publiés en 2015 par le « Pacific Climate Impacts Consortium, University of Victoria »

Le pergélisol
Le pergélisol est la couche de surface du sol constamment gelée (la température du sol reste en dessous de 0°C). Cette couche a souffert de l’élévation de la température du sol. La zone de pergélisol de l’hémisphère nord s’étendait à la fin du 20esiècle sur 14 millions de km(au nord de la latitude de 45°N), essentiellement en Alaska, Canada et Russie. On estime à présent, en 2030, qu’elle s’est dégradée sur 24 à 26% de cette surface[3]. La fonte du pergélisol est un processus assez lent, mais comme il stocke deux fois plus de carbone que la totalité de l’atmosphère (actuellement), le déstockage du carbone engendre un effet boule de neige avec une amplification forte du réchauffement et finalement une accélération de sa fonte. Pour les nombreuses infrastructures construites sur les terres gelées, le risque de déstabilisation s’est accru fortement. Les projections pour la fin du siècle sont pessimistes : on s’attend à ce que deux millions de kmde pergélisol supplémentaires soient fondus. On a calculé que le pergélisol perd 4 (+1) millions de km2 par °C de réchauffement global[4]. Si cette fonte peut être responsable de 170 à 325 GtC d’émission de carbone dans l’atmosphère à long terme, à la fin du siècle, les émissions ne seront « que » de 22 à 41 GtC[5]. Malheureusement, le carbone émis ne reviendra pas dans le sol. ce processus est irréversible, sauf si l’on imagine un retour à une glaciation, de moins en moins probable.

La végétation
Depuis un siècle, les régions arctiques où domine la végétation de toundra se sont réchauffées bien plus qu’ailleurs, avec une augmentation des incendies et la dégradation du pergélisol. Cela favorise l’établissement d’espèces ligneuses (arbres et arbustes) dans la toundra et la transition du biome de toundra vers le biome de forêt boréale, correspondant à une arrivée plus tardive de l’hiver et une fréquence augmentée d’hivers doux (bien sûr selon les normes de la région). Les arbustes ont vu leur croissance exploser à cause du réchauffement. La saison de croissance s’est allongée de 3 à 12 jours et pourrait s’allonger encore de trois jours supplémentaires à la fin du 21siècle, du moins dans le nord de l’Eurasie[6]. Les incendies de forêt dépendent à la fois de la quantité de biomasse susceptible d’être brulée (qui forme le combustible) et d’un climat favorable au départ et à la propagation du feu (les sécheresses). Dans les régions nordiques, la plupart des feux sont d’origine naturelle. Les orages en sont la principale cause. Alors que dans les régions peuplées du sud, on peut lutter de manière préventive contre les incendies de forêt, dans le nord du Canada, cela paraît assez difficile. Dans les années 2030, avec des étés et des automnes plus chauds (et donc des saisons à feu plus longues), le risque de feux s’est fortement amplifié.


Depuis le début du 21esiècle, les surfaces couvertes par la glace de mer ont tendance à diminuer et l’océan Arctique reste libre de glace de plus en plus longtemps à la fin de l’été. Le passage du Nord-Ouest permettant la circulation des bateaux de l’Atlantique au Pacifique est maintenant ouvert en septembre (voir Figure 1 de la section Churchill et le nord du Canada). L’Océan Arctique est entièrement libre de glaces en moyenne un été sur 100. Cette fréquence va sans doute augmenter à un été sur 10 avec le réchauffement attendu à la fin du siècle. Pour que l’Océan Arctique soit complétement libre de glace pendant tout l’été, il faudrait un réchauffement global d’au moins +2.6 à 3.1°C au dessus des valeurs pré-industrielles (Rapport GIEC 1.5°C). Le passage du nord-ouest était ouvert 30-50 jours au 20esiècle, il l’est actuellement souvent plus de 50 jours et son ouverture pourrait dépasser les 100 jours à la fin du siècle[7]. Si l’homme peut y trouver certains avantages pour le fret et le commerce mondial, les conséquences sont loin d’être toutes positives. Le krill qui est une source d’alimentation de nombreuses espèces marines souffre de la diminution de son habitat (la glace) au début de sa vie. Les espèces voyageuses (phoque, ours polaire, morse, oiseaux) perdent une partie de leurs refuges. On prédit que les populations d’ours polaires pourraient se réduire de 75% d’ici la fin du siècle.

Les glaces polaires du Groenland et le niveau marin
Les variations du niveau marin sont dues à deux facteurs principaux. (1) L’expansion thermique des masses d’eau est conséquence de la dilatation d’une masse d’eau chauffée. (2) La perte de masse des glaciers de montagne et des calottes glaciaires. D’autres facteurs existent mais ne sont pas liés au réchauffement du climat. On constate actuellement, et depuis un siècle, une élévation moyenne du niveau des océans, mais également des fluctuations régionales autour de cette moyenne et des élévations temporaires et locales dûs aux tempêtes et aux marées. Le niveau moyen s’est élevé de 0.5 m avec une contribution de moitié de la calotte de glace du Groenland. Ce processus a une forte inertie. Les projections sont difficiles et il n’est pas exclu que l’élévation puisse atteindre 1 m avant la fin du siècle. Les événements extrêmes, qu’on appelle submersions marines peuvent provoquer des inondations des grandes zones littorales.

Les populations indigènes
Les Inuits avaient et ont toujours, du moins partiellement, un style de vie traditionnel en complète harmonie avec leur environnement glacé pour l’obtention de ressources (pêche) et pour leur mobilité (il est plus facile de se déplacer sur des surfaces englacées que sur des sols humides). Cet environnement étant en train de changer assez rapidement, les Inuits sont obligés de s’adapter. La technologie les a aidé partiellement, mais la dynamique de leur savoir traditionnel repose également sur le partage, la patience, la persistance, leur “zénitude”, le respect des ainés et le respect de l’environnement. Certaines études montrent que ce savoir traditionnel n’est pas toujours suffisant pour faire face au changement climatique qui en sort des limites historiques d’applicabilitél[7]. Mais les changements ne sont pas récents. Dans le passé, les populations semi-nomades se sont sédentarisées avec des pertes subséquentes de connexion avec le terrain, avec les ressources traditionnelles et la culture. Il s’en est suivi des perturbations sur la santé et le bien-être. Cependant, l’établissement de communautés permanentes a permis des développements industriels et une diversification des revenus pour les indigènes. Le transfert intergénérationnel de ce nouveau savoir a également enrichi leurs capacités adaptatives. Les bergers des troupeaux de caribous (ou rennes au nord de l’Europe) se sont adaptés aux nouvelles conditions de pâturage. Les pécheurs se sont adaptés en changeant d’espèces à capturer et en diversifiant leurs sources de revenus. Dans certaines régions, les peuples indigènes ont négocié de nouveaux droits et sont devenus des acteurs incontournables dans les politiques climatiques nationales et internationales. Les conflits d’intérêts entre populations indigènes et les touristes ont parfois été résolus sous la pression des événements. Il subsiste malgré tout des inconnues. Que va-t-il se passer pour les populations côtières avec les passages incessants des porte-containers et la recherche de ressources minières avec l’ouverture du passage du nord-ouest ? Nouvelles contaminations et bouleversements dans les modes de vies seront certainement au rendez-vous.

——–

[1]Macrae et al.,  2014:  référence complète
[2]Romero-Lankao et al, 2014:  référence complète
[3]Guo, D., & Wang, H., 2017:  référence complète
[4]Chadburn et al, 2017: référence complète
[5]Burke et al., 2018: référence complète
[6]Zhou et al., 2018:référence complète
[7]Larsen et al., 2014: référence complète