Les civilisations du Proche-Orient sont anciennes, mais cela ne veut pas dire qu’elles ont été stables depuis tout ce temps. Les archives historiques et archéologiques sont riches d’informations sur les déclins et même les disparitions de grandes civilisations jadis florissantes. Les archives paléoclimatiques nous indiquent que certaines d’entre elles peuvent être corrélées avec des sécheresses sévères. Par exemple, à la fin de l’Age de Bronze, il y a approximativement 3200 ans, certaines des civilisations commerçantes de l’Est de la Méditerranée se sont effondrées. La plupart des cités côtières de cette région, en particulier en Palestine, ont été détruites et remplacées par des villages revenus à des activités agro-pastorales, avec un commerce géographiquement très limité. Le grand empire Hittite lui-même s’est effondré et l’empire égyptien a été ébranlé. Même si la sécheresse a duré à l’époque près de trois siècles[1], le climat n’est pas le seul facteur d’effondrement. C’était une période d’invasions et de pillages par des peuples venus d’ailleurs et appelés « Peuples de la Mer » (Figure 1). Mais la sécheresse a pu hâter la chute de ces civilisations en déclenchant famines, conflits et guerres, conduisant à un chaos politique, économique et culturel. Ces peuples de la mer eux-mêmes ont pu prendre le large poussés par la famine.

 

Figure 1. Trajectoires des invasions des Peuples de la Mer [1]

L’Holocène est la période géologique qui a démarré il y a approximativement 11700 ans (11700 ans BP, Before Present) et qui n’est pas terminée à ce jour, sauf si on définit une autre période (non géologique), l’ « Anthropocène » ou la sixième extinction pour caractériser la période où l’homme a fait exploser tous les compteurs de la nature: diminution de la biodiversité, démographie galopante, augmentation des émissions de gaz à effet de serre, pollution, etc… Les courbes représentant ces paramètres se sont mises à suivre des courbes exponentielles à partir du 19e siècle avec une forte accélération vers 1950, signe que l’homme a pris la main sur la nature pour contraindre son environnement. De nombreux scientifiques se sont penchés sur l’Holocène qui a la caractéristique principale d’avoir vu naitre d’abord l’agriculture puis des grandes civilisations méditerranéennes. Pour tester si le climat a pu influencer ces dernière, ils ont reconstitué l’évolution du climat à partir de données polliniques (voir analyse du pollen).

Figure 2. Evolution de la température annuelle annuelle et des cumuls des précipitations annuelles depuis 10 000 ans dans deux régions. Les variables climatiques sont exprimées en écart à la valeur de référence (20e siècle) et la région “Ouest” est délimitée par les méridiens 10°O et 10°E et les parallèles 35°N et 45°N. La région “Est” est délimitée par les méridiens 20°E et 40°E et les parallèles 35°N et 45°N. L’échelle de temps est en années BP, c’est-à-dire “before present”, le présent étant par convention de la datation 14C l’année 1950. Source: J. Guiot, non publié.

La figure 2 montre des variations de quelques degrés Celsius pour la température annuelle et de quelques centaines de mm pour les précipitations annuelles. C’est loin d’être négligeable, mais, à cette époque, les changements climatiques suivaient un rythme séculaire bien plus pépère que durant l’Anthropocène (qu’on ne peut pas voir ici à cause d’une résolution temporelle trop faible). Cette figure montre également que le climat a évolué différemment à l’est et à l’ouest du bassin. Ainsi à l’est (en rouge), qui est le berceau des civilisations méditerranéennes, le climat était plutôt frais et humide entre 10000 et 6000 ans BP. Il était plus chaud et plus sec à l’ouest (en noir). L’optimum climatique de l’Holocène, traditionnellement situé entre 8000 et 6000 ans était plus chaud d’un degré à l’ouest par rapport à la valeur de la période de référence (le 20e siècle, noté 0 BP). Il était également plus sec. Dans l’est de la Méditerranée, cet optimum est arrivé plus tard, après 6000 ans BP, tout en restant plus frais qu’au 20e siècle. Durant la seconde moitié de l’Holocène, après 4000 ans BP, les deux régions sont devenues plus synchrones. Vers 2000 ans BP, pendant l’empire romain, le climat était plutôt chaud et sec sur les deux régions. Par la suite, les deux régions sont devenues plus fraiches et humides. C’est entre 700 et 100 and BP (1250-1850 de notre ère) qu’on situe le Petit Age Glaciaire. Ces analyses montrent que le climat des derniers millénaires a fluctué même pendant l’Holocène, réputée relativement stable par rapport aux fluctuations glaciaires-interglaciaires. On peut toujours trouver dans ces fluctuations des synchronismes avec les événements historiques, mais il faut être très prudent car souvent le climat est un facteur influent mais parmi d’autres.

On peut illustrer ces interactions complexes des facteurs humains et physiques avec la période 2007-2010 qui a été très sèche au Moyen Orient (Figure 3C) et a été marquée par un déclin important de la productivité agricole dans le bassin du Tigre et de l’Euphrate. Cette sécheresse a déplacé des centaines de milliers de personne essentiellement à l’intérieur de la Syrie (des campagnes vers les villes). Elle a été ressentie jusqu’en Iran à l’est et le Proche Orient à l’ouest. Un collègue américain, Benjamin Cook, a montré qu’elle a été la pire en intensité et en durée des derniers 900 ans. En terme de déficit de précipitation, elle n’a sans doute pas été pire que les autres du 20e siècle (Figure 3A), mais depuis la fin du 20e siècle, l’augmentation des températures (Figure 3B) diminue les réserves hydriques par une augmentation de l’évapotranspiration des sols. On est passé d’un système contraint par les précipitations à un système doublement contraint par les précipitations et la température.

Réfugiés syriens chassés par la guerre civile

Le printemps arabe qui a conduit à la guerre civile Syrienne à partir de mars 2011 peut-être vu comme le résultat de facteurs complexes interconnectés. Parmi ceux-ci le climat a pu jouer un rôle. Cette hypothèse est largement discutée et controversée dans la littérature scientifique. La cible de cette révolte est bien sûr la volonté de changer de régime politique, mais on ne peut pas ignorer le contexte économique lui-même lié au climat. Cela se passe après des décennies de développement non durable d’une agriculture qui n’a pu se développer qu’en puisant abondamment dans les aquifères pour augmenter les rendements. Quand la sécheresse de 2007-2010 est arrivée, le niveau des aquifères était trop bas pour continuer à soutenir ces rendements et cela d’autant plus que cette sécheresse était précédée par une autre sécheresse moins intense en 1998-2002. La famine a conduit à des déplacements de 300 000 familles rurales vers les villes (Damas, Alep, …) avec son lot de misères. Ces migrations rurales se sont ajoutées aux migrations des Irakiens chassés par la guerre d’Irak et les troubles à partir de 2003 (voir l’augmentation significative de la population syrienne à la Figure 3D entre 2000 et 2010). Il est difficile de conclure à une relation directe de cause à effet, mais on peut parler d’indices convergents. Peut-on parler de migrations climatiques? Si l’on admet que tout phénomène sociologique est multi-factoriel, on peut légitimement se demander si l’Europe n’a pas connu à cette période les premières migrations climatiques, qu’elle a préparé depuis plusieurs siècles par son appétit de croissance non soutenable.

Figure 3. Séries climatiques et démographique pour le Croissant Fertile; A. précipitations annuelles (mm/an), B. températures annuelles, C. indice de sécheresse de Palmer (PDSI) indiquant la réserve en eau dans le sol, D. Evolution de la population syrienne[2].

[1]. Kaniewski et al., 2015 : Référence complète
[2]. Kelley et al., 2015 : Référence complète