Avant de pouvoir comprendre ce qui a changé, il faut essayer de mieux comprendre les multiples facteurs qui ont façonné ce climat méditerranéen et ce mode de vie tout particulier en harmonie avec cette nature à la fois dure et nourricière.  La mer elle-même y est pour quelque chose. Elle est coincée entre l’Europe et l’Afrique c’est-à-dire entre un régime circulation atmosphérique de moyennes latitudes et un régime subtropical. De plus l’Europe est traversée par les montagnes orientées d’ouest en est, à savoir les Pyrénées, les Alpes, et les Balkans, qui isole le sud de l’Europe du nord et l’Afrique est traversée par un immense désert qui isole le bassin méditerranéen au sud. Cette configuration induit un climat très variable avec des étés souvent très chauds et secs et des hivers humides qui peuvent être soit doux sur le littoral, soit frais dans l’arrière-pays. Les précipitations sont rares mais souvent intenses (orageuses). Quand la circulation atmosphérique s’oriente du nord au sud, elle nous apporte de l’air plus froid (Figure 1). A l’ouest de la Méditerranée cela correspond à des vents bien connus comme le Mistral, la Tramontane, le Bora. A l’est (Grèce et Turquie) on parle des Estésiens. Les vents du sud comme le Sirocco et le Libeccio apportent l’air chaud chargé de poussières du Sahara. Cela se passe surtout au printemps et en automne.

 

Figure 1. Système des vents en Méditerranée [1]

Les températures et les précipitations, qui oscillent en fonction de cette circulation générale, ont forgé un climat variable et des écosystèmes résistants. Les gens qui vivaient au plus proche de la nature ont appris à tirer parti de cette variabilité et à bâtir des civilisations résilientes. Il n’est donc pas étonnant que l’agriculture soit née dans le Croissant Fertile, en Mésopotamie, entre les deux fleuves du Tigre et de l’Euphrate. L’agriculture est un moyen de s’adapter à la variabilité du climat. Elle a permis de sélectionner les plantes les plus résistantes, à stocker les céréales, à produire des protéines animales et à se rendre moins dépendant de la chasse et la cueillette qui ne fournissent pas nécessairement la nourriture au moment où on en a le plus besoin.

Les Oliviers de Vincent Van Gogh

Tout cela a donné une végétation et des cultures très typées, si bien qu’on a pu définir le climat méditerranéen à partir de certaines espèces, comme l’olivier (Figure 2). Cette espèce est très bien adaptée à la sécheresse estivale mais ne supporte pas les températures hivernales trop basses. En 1956, les oliviers de basse altitude n’ont pas supporté des températures de février en dessous de -10°C, alors que ceux de moyenne altitude (500-600 m) ont supporté des températures de -15°C. La raison est qu’à basse altitude les oliviers avaient débourré en janvier à cause d’un réchauffement précoce. Le coup de froid de février leur a été fatal. A plus haute altitude, la température de janvier n’avait pas été assez clémente pour initier leur cycle annuel. Ils étaient toujours en dormance quand les rigueurs de février sont arrivées. Cela montre la complexité des processus en jeu.
Selon cette approche bioclimatique, le climat méditerranéen s’identifie à la zone d’extension de l’olivier. Cette zone n’est pas immuable. Si l’olivier est arrivé dans l’est de la région Méditerranéenne à partir de 10 000 ans, il a mis plusieurs millénaires pour atteindre l’ouest et surtout le nord de la Méditerranée. Il a commencé à être domestiqué par l’homme il y a 5000-6000 ans. Même si sa répartition actuelle est directement associée à l’action humaine, il ne peut pousser et être rentable que là où le climat lui est favorable. Depuis une trentaine d’années, on le voit monter vers le nord et le long des reliefs. C’est ainsi qu’actuellement il prospère sur la côte atlantique en France, où il apprécie les hivers doux et souffre bien moins de la sécheresse que dans son aire initiale. Ses tiges peuvent atteindre en climat atlantique des hauteurs de 15-20 m au lieu des 5-10 m dans son aire initiale. L’olive y a sans doute perdu une partie de ses qualités gustatives.

Figure 2. Répartition des climats de la région méditerranéenne

 

On peut définir également le climat méditerranéen à partir des températures et précipitations mensuelles. Par exemple la température du mois le plus froid doit être en moyenne supérieure à -3°C, avec des précipitations inférieures à 40 mm pour le mois le plus sec. Cette définition climatique (due à Köppen) permet de définir des climats méditerranéens dans d’autres parties du globe: en Californie, au centre du Chili, au sud de l’Australie et au sud de l’Afrique du Sud. On ne parle plus de bassin méditerranéen mais de biome méditerranéen défini par une sécheresse estivale et des hivers doux.

On peut adopter une définition plus politique du bassin méditerranéen en considérant comme « méditerranéen » les pays qui jouxtent la mer Méditerranée. Mais là également ce n’est pas parfait parce qu’il existe des pays dont le climat est méditerranéen et qui n’ont pas de littoral Méditerranéen par exemple la Jordanie ou le Portugal. Il existe aussi des pays, comme la France, l’Egypte ou la Libye, qui n’ont qu’une mince frange littorale méditerranéenne. Finalement la « Méditerranéité » est un caractére assez flou. Néanmoins quand on parle de bassin Méditerranéen, on parle d’une région marquée par la sécheresse et dont les populations échangent depuis des millénaires leurs ressources, leur culture, leur système politique, mais également leurs pollutions via la mer ou l’air surtout depuis l’avènement de l’ère industrielle. La Mer Méditerranée est réellement un vecteur de matière, de cultures, de savoirs qui ont été brassés durant des millénaires.
Je vous ai donc brossé un portrait assez grossier de ce biome méditerranéen du moins sur ce qu’il était avant le récent changement climatique. Il ne faut pas en déduire de cette présentation simpliste que le climat du Liban était identique au climat du sud de la France ou du Maroc. A latitude égale, le climat est plus chaud à l’est qu’à l’ouest. Le sud est beaucoup plus sec que le nord. Mais ce qui unit ces populations c’est leur adaptation à la sécheresse. Mais n’avons nous pas dépassé certaines limites irréversibles qui les rendent vulnérables ? Pour le comprendre, je vais utiliser les nombreuses archives existantes, pour comprendre l’évolution de notre climat et de nos écosystèmes depuis le début des civilisations euro-méditerranéennes.


[1]. Ruti et al., 2016: Référence complète