Depuis quelques années, l’Europe se réchauffe bel et bien, avec des canicules fréquentes, des tempêtes et des pluies abondantes. Le dicton “on ne prête qu’aux riches” est vrai: de tout temps humide, le partie nord du continent est devenue encore plus pluvieuse. La “drache” [1] bien connue des Belges est devenue une mégadrache !

Figure 1. Augmentation de la température annuelle en Europe par rapport à la période de référence 1971-2000 en 2030 (scenario 1.5°C) (plus le rouge est foncé plus la température est élevée). Il faut ajouter 0.5°C pour avoir le réchauffement par rapport à la période pré-industrielle. Le scénario 2°C est indiqué pour comparaison. Source

La Figure 1[2] montre clairement que le réchauffement maximum a lieu dans le nord-est de l’Europe. C’est surtout en hiver qu’il y est le plus fort. Il y atteint 3.5°C par rapport à la période pré-industrielle. En été ce sont les zones montagneuses qui accusent le plus fort réchauffement (non montré).
La Figure 2 montre un accroissement des précipitations allant jusque 15% dans le nord et l’est de l’Europe (bleu clair). C’est surtout marqué en hiver et au printemps. Si la température continue à augmenter jusque 2°C, on pourra atteindre des augmentations de précipitations dépassant 20% en Scandinavie (bleu foncé). Ailleurs les changements seront faibles. Le sud de l’Europe connaît une situation proche de celle de la fin du 20e siècle.

Figure 2. Variations des précipitation annuelles en % de la période 1971-2000 aux alentours de 2030 (pour le scénario 1.5°C) et le scénario 2°C (échelle de -30% en rouge à +30% en bleu). Source

 

Les canicules
La canicule est un phénomène météorologique difficile à définir. Elle dépend des conditions habituelles de chaleur. Sa durée est un facteur important de morbidité. L’indice HWDI (indice de durée de la vague de chaleur) est défini comme le nombre de jours de la période de mai à septembre, par intervalle de six jours, avec une température journalière maximale excédant la normale locale par au moins 5°C. Actuellement, le HWDI dépasse de 15 jours sa valeur de fin de 20e siècle, un peu partout en Europe. Si la température planétaire s’accroit d’un demi degré pour atteindre la valeur de 2°C au dessus de la valeur pré-industrielle, cet indice de canicule excédera d’un mois la valeur du 20e siècle. La figure 3 montre que, historiquement on pouvait excéder avec une probabilité de 5% quinze jours de canicule par an ; actuellement (représenté par la valeur +1.5°C) cette valeur est devenue la norme (le 95e percentile du 20e siècle coïncide avec la médiane). Plus tard, quand la température s’accroîtra encore de 0.5°C, ce qu’on considère comme une canicule actuellement se produira sans doute plus de trois ans sur quatre.

Figure 3. Indice HWDI du nombre de jours de canicules pour la période historique (1970-2000), la période autour de 2030 (1.5°C) et +2°C. La ligne pointillée indique le 95e percentile de la période historique.

Le stress hybride et les inondations
Le stress hydrique dépend d’abord des précipitations. Elles ont tendance à diminuer en été et en automne, sans doute de 10 à 25% [3]. Il dépend également des températures qui, en augmentant, accroissent l’évaporation. Il n’est pas uniforme tout le long de l’année. En hiver et au printemps, les nappes souterraines peuvent encore se remplir à cause de précipitations soutenues. On peut évaluer cette capacité de remplissage par la quantité d’eau qui s’infiltre dans le sol. Cette quantité a peu changé depuis la fin du 20e siècle (une légère diminution de -2 à -5% [3]). Le stress hydrique dépend également de la demande et en premier chef de la population et de son mode de vie. Si la population est plutôt stable en Europe, elle a toujours tendance à consommer toujours plus. A cette consommation personnelle, il faut ajouter les besoins de l’agriculture. En conclusion, il y a un risque de manque d’eau. En Europe Occidentale, il y a eu une forte augmentation de la population exposée au stress hydrique (de 20 à 50%)[4]. En Europe Centrale c’est beaucoup plus imprécis (de 0 à 65%) et en Europe de l’Est, il n’y a pas vraiment d’augmentation. Et pour couronner le tout, quand il pleut, c’est surtout pendant les saisons pluvieuses, avec un risque plus grand d’inondations. Ce risque reste malgré tout relativement modéré en Europe, même si, quand les inondations surviennent, elles sont assez spectaculaires. On calcule que le risque d’inondations a augmenté de 0 à 30% à l’ouest, de 0 à 15% au centre, de 0 à 25% à l’est. Le coté spectaculaire des inondations est surtout la conséquence de l’artificialisation des sols (bétonnage, agriculture) qui empêche une grosse partie des pluies de s’infiltrer dans le sol.

L’électricité
La demande en électricité pour la climatisation en été est restée faible dans nos régions en comparaison avec la demande pour le chauffage [5]. Cette dernière a significativement diminué en raison d’hivers plus doux. En termes relatifs, les pays du nord (Scandinavie) ainsi que la France ont le plus réduit leur consommation. Dans les pays du sud (Italie), il y a des pics de consommation en été. La Figure 4 montre clairement qu’à partir de 18°C de température extérieure, les Italiens utilisent de plus en plus la climatisation. Les Suédois et les Français sont beaucoup plus parcimonieux. Si cela se comprend pour les Suédois qui connaissent rarement des températures moyennes au delà-de 20°, à température égale, les Français ont nettement moins la culture de la climatisation que les Italiens. Les autres pays de l’Europe ont un comportement assez proche de la France à l’exception de l’Espagne, la Croatie, le Portugal, la Roumanie et la Slovénie. Cela montre que le climat n’est pas la cause principale de l’usage de la climatisation, mais plutôt la politique énergétique et le mode de vie des habitants.

Figure 4. Consommation électrique de la Suède (SE), la France (FR) et l’Italie (IT) en fonction de la température journalière des jours de travail[5].

Les citoyens admettent de plus en plus qu’ils doivent changer leur mode de vie. Le gaspillage d’énergie commence à être vu comme néfaste pour l’environnement et assimilé à un gaspillage d’un bien collectif. D’un point de vue plus individualiste, on a tout à gagner financièrement à optimiser sa consommation d’énergie. L’étalement urbain est également un facteur de gaspillage, contrairement aux cités denses avec un bon réseau de transports publics. On constate que les gouvernements poussent à la régulation du marché des biens de consommation en encourageant les biens économes en énergie, durables et en décourageant l’obsolescence programmée. Architectes, ingénieurs et constructeurs interagissent pour produire bâtiments tendant vers la neutralité énergétique. Dans les pays en développement, la demande en énergie continue à augmenter mais en suivant une trajectoire plus raisonnable grâce à des transferts de technologie et l’adoption des styles de vies pro-environnementaux. La climatisation électrique est de plus en plus remplacée par des moyens plus doux comme une meilleure isolation thermique, le remplacement d’espaces bétonnés par de la végétation, l’utilisation de couleurs réfléchissantes, etc…

La végétation
Depuis de nombreuses années, les forêts tempérées montrent des signes de stress climatique qui renverse l’effet positif de fertilisation dû à l’augmentation du CO2 atmosphérique. En effet, les plantes ont besoin de carbone et l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère en fournit de plus en plus, ce qui est théoriquement bon pour la photosynthèse [6].
À cela s’ajoute des tendances à l’intensification des régimes de feu liés à la sécheresse, des attaques d’insectes et de pathogènes liées à des températures clémentes. Même dans ces régions accoutumées à l’abondance des pluies, on peut déjà constater le stress hydrique. Des événements extrêmes comme les canicules, les tempêtes ont également des effets néfastes. Cela n’empêche pas ces forêts de s’étendre également vers le nord où elles trouvent un climat plus adapté, tandis qu’elles régressent au sud avec l’avancée de la végétation méditerranéenne qui résiste mieux aux étés secs et qui est favorisée par des hivers de plus en plus doux.
L’avancée du débourrement et de la floraison au printemps est une façon de s’adapter pour beaucoup d’espèces. On mesure une avancée de 1 à 4 jours par °C de réchauffement selon les espèces. Depuis l’époque préindustrielle, cela fait donc en moyenne près de 4 jours de gagnés au printemps. Cet allongement de la saison de croissance n’est pas tout bénéfice, car avec la variabilité accrue du climat, il y a un risque accru de gel au début de la saison de croissance, en particulier aux marges nord du biome.
À cela il faut ajouter le risque d’extinction des espèces. On calcule que 9% des insectes, 4% des vertébrés et 8% des plantes se sont éteintes à cause du changement climatique. A cette cause, il faut ajouter les effets non négligeables du changement d’utilisation des terres (urbanisation, agriculture), de la pollution et des autres actions humaines.

Les forêts peuvent avoir un effet majeur sur le réchauffement du climat. En effet elles prélèvent du carbone dans l’atmosphère qu’elles stockent dans leur tronc, racines et feuilles. Cette fonction a tendance à s’essouffler à cause des sécheresses, feux, tempêtes et pestes. Les sols jouent également un rôle majeur par stockage de la matière organique dans les sols agricoles. Mais la respiration des sols a également tendance à être stimulée par des températures plus élevées, relarguant du carbone vers l’atmosphère et par rétroaction positive, contribuant au réchauffement du climat.

L’agriculture
On constate depuis de nombreuses années un ralentissement de l’augmentation de la productivité des cultures (blé, orge, maïs). Dans certains cas, en particulier quand l’irrigation n’est pas utilisée, la productivité diminue de 10% en moyenne [7]. L’effet de fertilisation par le CO2 atténue parfois l’effet négatif des températures. La productivité du maïs et de la pomme de terre est « boostée » actuellement mais ça ne durera pas si la température continue à augmenter [8][9].
Mais pour beaucoup de cultures, l’effet du CO2 n’empêche pas le déclin de leur productivité. Dans les régions de haute latitude, la productivité a pu augmenter à cause de l’augmentation des températures.
Un autre facteur négatif pour les cultures est la possible occurrence d’événements extrêmes (fortes pluies, nuits tropicales, canicules, gels tardifs, grêles). L’action des maladies et les attaques d’insectes se sont également accrues avec des températures hivernales trop élevées.

Figure 5. Date des vendanges en Bourgogne et régions périphériques (Argenteuil,  Bourgogne,  Champagne,  Jura, Suisse) et températures annuelles de la région. Les points indiquent les années individuelles (dates) et les deux courbes sont un lissage pour montrer les tendances [10].

Plusieurs pays d’Europe Occidentale comme la France et l’Allemagne sont des traditionnels producteurs de vin avec des vignobles situés à la limite nord de leur aire de répartition, jusqu’au 50e degré de latitude (Champagne). Le réchauffement a favorisé leur productivité et la qualité du vin. Les vignobles ont même migré jusqu’au sud de l’Angleterre. Dans certains terroirs sur les versants des rivières comme le Rhône et la Saône, la température est devenue trop élevée et il n’est pas rare d’avoir des teneurs en alcool au dessus de 15°. Cela implique d’avancer les dates de vendanges afin de limiter la production des sucres. La Figure 5 montre bien la très bonne corrélation entre les dates de vendanges et la température. Alors qu’en moyenne, les vendanges débutaient vers le 25 septembre, en Bourgogne, les vendanges ont démarré le 25 aout en 2003. C’est la date la plus avancée depuis les années 40. Avancer les dates de récolte est une mesure d’adaptation nécessaire pour limiter le degré d’alcool du vin (proportionnel à la teneur en sucres) mais elle n’est pas toujours satisfaisante, car les autres composants essentiels du vin liés aux polyphénols ne sont pas forcément en phase avec la teneur en sucre. Le degré d’alcool élevé ne garantit pas la qualité du vin.

Vignobles de Surrey, Angleterre

Le tourisme
Parmi les différentes composantes du tourisme, l’industrie du ski est sans doute celle qui répond le plus et le plus vite au changement climatique. Avec la réduction du couvert neigeux, sensible surtout dans les stations de plus basse altitude, il y a une nette réduction du nombre de jours passés par les touristes à la montagne en hiver. Néanmoins beaucoup de stations de ski ont investi dans des systèmes couteux de fabrication de la neige. Ces systèmes, outre qu’ils exercent une rétroaction positive sur le climat puisqu’ils sont très gourmands en énergie, ont également un impact négatif sur les réserves en eau.
En ce qui concerne le tourisme estival, l’impact est moindre qu’en région méditerranéenne. La montée du niveau de la mer a réduit la largeur des grandes plages de l’Atlantique et de la Mer du Nord, mais une température plus agréable y attire beaucoup de touristes qui privilégiaient jusque là les plages méditerranéennes devenues brulantes. Il y a quand même quelques bémols avec l’arrivée de moustiques et le risque de destruction des infrastructures situées trop près de la mer. Certains pays ont pu s’en prémunir depuis longtemps avec une politique de protection contre l’avancée de la mer, comme les Pays-Bas qui imposent une large bande côtière inconstructible. Son voisin belge qui a construit de nombreux bâtiments sur la digue voit avec angoisse se rapprocher dangereusement la mer, en particulier lors des jours de marée haute et de forts vents (augmentation de la fréquence des submersions marines).

Il ne faut pas négliger le tourisme d’été à la campagne ou à la montagne qui deviennent plus attractives. Les marcheurs trouvent beaucoup de satisfaction à parcourir les Ardennes, le Massif Central ou de faire du camping à la ferme. Par contre le tourisme du patrimoine souvent associé aux villes devient plus ardu dans celles qui n’ont pas encore mis en place un urbanisme apte à lutter contre les îlots de chaleur urbains (phénomène climatique qui rend le centre-ville nettement plus chaud que la périphérie de plusieurs degrés). Une des façons de lutter contre ce phénomène est mettre en place des zones végétalisées et des pièces d’eau (trames vertes et bleues). Les villes qui l’ont fait sont privilégiées par les touristes.
Il semblerait que finalement le réchauffement aurait un effet bénéfique sur l’environnement via le tourisme qui tend à être moins concentré qu’avant. Une étude récente a montré que l’Europe (ouest et nord) fait partie des zones où le risque pour le tourisme est le plus faible.

La santé
Les risques pour la santé humaine sont nombreux, entre les conséquences des événements extrêmes (canicules, inondations, feux), la production pollinique accrue et de plus en plus allergène, les infections liées à des bactéries marines comme la bactérie Vibrio sur la côte Baltique, ou des maladies transportées par les moustiques qui commencent à atteindre nos régions d’Europe Occidentale. Les maladies liées à la température atteignent en premier les gens fragiles (enfants et vieux) et vivant dans des conditions difficiles (absence de climatisation) ; ce sont les maladies cardio-vasculaires, les maladies respiratoires. Les gens engagés dans des activités physiques fatigantes en été (agriculteurs, ouvriers) souffrent également de l’augmentation des températures.
La qualité de l’air n’est pas affectée directement par le CO2, mais ce dernier accompagne souvent des polluants comme l’ozone, des dérivés soufrés, du monoxyde de carbone, des particules qui eux sont toxiques. L’augmentation de la température amplifie fortement ces effets toxiques, ainsi que la production de polluants secondaires. Il est donc urgent de supprimer ces sources de pollutions essentiellement liées à la production d’énergie et aux transports. On est là dans une situation de co-bénéfices où réduire la pollution améliore la santé (bénéfice immédiat) et atténue le changement climatique (bénéfice à plus long terme).

Le moustique Aedes, vecteur de la dengue, du chikungunya, de la fièvre jaune et du virus Zika est arrivé jusqu’en Europe occidentale, sans forcément apporter directement ces maladies qui nécessitent sans doute un climat plus chaud pour se répandre. Le virus du Nil Occidental est sans doute plus proche de se répandre chez nous. Il en va de même pour la maladie de Lyme et d’autres maladies liées aux tics.
La répartition de ces risques n’est pas équitable. Les pays les plus pauvres et les communautés les plus pauvres à l’intérieur des pays riches sont les plus vulnérables. Les gouvernements occidentaux doivent se poser la question de la justice climatique, car les pays pauvres subissent beaucoup le réchauffement climatique en n’étant responsable que d’une petite fraction des émissions historiques. On ne peut pas lutter contre le réchauffement climatique sans lutter contre les inégalités.


[1] drache = forte pluie en dialecte belge
[2] Jacob et al., 2018 :  Référence complète
[3] Dai, 2016 :  Référence complète
[4] Arnell and Lloyd-Hughes, 2014 :  Référence complète
[5] Damm et al, 2017 :  Référence complète
[6] Settele et al, 2014 :  Référence complète
[7] Moore and Lobell, 2015 :  Référence complète
[8] Abebe et al., 2016 :  Référence complète
[9] Singh et al., 2013 :  Référence complète
[10] Rochard et al., 2007 :  Référence complète