Les chercheurs émettent beaucoup de gaz à effet de serre ? Oui mais ils se soignent, ce n’est pas le cas des super riches!

J’ai entrepris de faire le point sur l’empreinte environnementale de mes divers déplacements en avion pour mon métier de chercheur. Je me suis appuyé sur le fait que chaque fraction de degré de réchauffement est directement liée au cumul des émissions de dioxyde de carbone (CO2) émises par les activités humaines. Celles-ci ont émis 2 500 milliards de tonnes de CO2 depuis l’ère industrielle, selon les données du média spécialisé Carbon Brief. Ce cumul a conduit à un réchauffement global de 1,1°C (c’est le réchauffement moyen de la terre depuis la fin du 19e siècle). Chaque tonne de CO2 émise a donc entrainé un réchauffement global de 0,45 10-12 °C [1]. Chaque tonne émise par l’ensemble des 7 109 d’individus qui peuplent la terre entraine donc un réchauffement global de 0.0031°C.

L’ensemble de mes déplacements en avion depuis que j’exerce mon métier de chercheur ont émis près de 191,2 tonnes de CO2, soit l’empreinte carbone [2] totale d’un français moyen sur 17 ans (approximativement 11 tonnes/an). Ma contribution (aérienne) au réchauffement global est donc de 0,84 10-10 °C. L’UNESCO nous apprend qu’il y avait 8,854 millions de chercheurs dans le monde en 2018.

Si on suppose que tous ont parcouru la surface de la terre au même rythme que moi, cela donnerait un réchauffement global de 0.00076°C. On sait bien que le nombre de chercheurs a augmenté fortement sur cette période (par exemple il a augmenté trois fois plus vite que la population mondiale entre 2014 et 2018) et que les chercheurs des pays pauvres n’ont pas les moyens de voyager autant que ceux des pays riches. Il faut donc prendre ce nombre comme un ordre de grandeur. Cette valeur n’est pas négligeable. Pour s’en convaincre, il suffit de calculer quel aurait été le réchauffement total si le transport aérien des chercheurs était extrapolé à la population entière. Cela donnerait 0.6°C. Heureusement que 89% de la population mondiale n’a jamais pris l’avion de toute sa vie (données pour 2018)! Ils compensent nos excès!

Depuis quelques années et surtout depuis la crise du COVID en 2020, les chercheurs ont pris conscience de leur empreinte environnementale et ont entrepris de réduire fortement leurs voyages en avion. Cela a été possible grâce aux outils informatiques qui ont été développés depuis 2020 pour communiquer à distance, car communiquer ses résultats et rencontrer d’autres chercheurs sont les mamelles de la science. Je suis bien conscient qu’on a trop voyagé en avion et que la période 1979-2019 a été une parenthèse qui ne pouvait pas être durable. Mais notre communauté a réagi notamment grâce au mouvement “labo1p5”. Ce mouvement nous a permis d’évaluer nos émissions de gaz à effet de serre, ce qui nous a aidé à fortement diminuer notre empreinte.

Ce n’est pas le cas de la communauté des ultra-riches ((63 milliardaires français émettent autant de gaz à effet de serre que 50% de la population d’après Oxfam, voir un résumé dans Challenge) qui a effectivement stoppé ses déplacements en jets privés de mars à mai 2020, comme tout le monde pour cause de confinement. Mais au contraire de l’aviation de ligne, elle a rattrapé son “retard” en quatre mois. Et elle n’envisage même pas de diminuer son usage immodéré des jets privés (selon le rapport de la Fédération européenne Transport et Environnement, qui regroupe une cinquantaine d’ONG, publié en mars 2022). Twitter: @transenv | fb: Transport & Environment

Le monde d’après ce n’est pas pour eux. Deux ans après le début du covid, la location de jets privés représentait environ 17% des vols européens en circulation, lorsqu’elle en représentait 7% en 2019. La moitié des vols sont sur des courtes distances (moins de 500 km). En juin 2022, le milliardaire Bernard Arnault a émis 176 tonnes de CO2 pour 18 trajets aériens. C’est 17 ans d’empreinte carbone d’un français moyen. Tout ça en un mois!

Pourtant les solutions sont connues. Il faudrait réellement taxer le kérosène utilisé par ces avions, développer fortement le train et les moyens de transport peu émetteurs. Il faut pour cela une vraie taxe sur les fortunes bâties sur les énergies destructrices de l’environnement. Cette est nécessaire pour financer un développement bas carbone. Le carbone tue! En effet, selon ce même rapport de Transport et Environnement, si le secteur aérien est responsable de 2 à 3% des émissions mondiales de CO2, les vols privés ont une empreinte carbone par passager 5 à 14 fois supérieure aux vols commerciaux, et 50 fois supérieure au train. Alors que le 1% les plus riches émettent plus de 100 tonnes par an et par personne, pour une moyenne française de 11 tonnes, comment demander aux français de faire des gros efforts alors que la catégorie de personnes les plus aisées continue à nous enfumer. L’objectif assigné par le GIEC pour limiter le réchauffement à +1,5°C est de réduire nos émissions à deux tonnes de CO2 par an. C’est valable aussi pour les super-riches qui ont forcément un plus grand chemin à faire. Il est navrant de constater que le système économique actuel valorise leur comportement destructeur. La sobriété est un gros mot pour notre système capitaliste.

[1] Le GIEC définit cette quantité comme étant le “transient climate response to cumulative CO2 émissions” (TCRE), elle vaut 0.45°C [0.27°C, 0.63°C] pour 1000 gitatonnes de CO2 , soit 1O12 tonnes de CO2. Cette relation quasi linéaire entre les émissions cumulées et le réchauffement global implique qu’il faut atteindre le niveau zéro des émissions pour stabiliser la température à un niveau donné, et que donc limiter la température globale à un niveau spécifique (comme le 1,5°C de l’Accord de Paris) revient à se fixer un budget carbone.

[2] L’empreinte carbone est la quantité de carbone (généralement exprimée en tonnes) émise par une activité, une personne, un groupe ou une organisation, par sa consommation en énergie et en matières premières; pour un pays elle est égale au total des émissions territoriales plus les émissions importées (c’est-à-dire dégagées à l’étranger par nos importations) moins les émissions exportées (issues des produits qu’on fabrique chez nous et exportés à l’étranger).

Figure: Bilan de mes voyages aériens effectués entre 1979 et 2022 : on constate une montée en nombre de km parcouru au 21e siècle (un chercheur confirmé voyageait plus qu’un chercheur débutant) et un arrêt brusque à partir de 2018 (date de sortie du rapport spécial du GIEC sur 1,5°C qui a fait prendre conscience aux chercheurs de l’impérieuse nécessité de réduire leur empreinte). Cela a été accentué par la crise covid.

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